Discolombia est une véritable institution à Barranquilla. Dans une ville réputée autant pour son carnaval exubérant que pour ses « picós » — ces impressionnants systèmes-son qui font vibrer les rues et les quartiers —, ce magasin de disques est devenu un lieu de référence pour les mélomanes et les collectionneurs. Il abrite également Felito Records, un label discographique incontournable dans l’histoire de la musique de la côte caraïbe et de la musique tropicale colombienne. Shane Butrón, petit-fils de son fondateur et actuel responsable de Discolombia, revient sur l’histoire du magasin et du label, évoque l’arrivée des disques africains en Colombie, la musique tropicale ainsi que les origines de la champeta. (podcast en espagnol)
Je m’appelle Shane Arturo Butrón García. Je travaille au magasin Discolombia, à Barranquilla, en Colombie. Aujourd’hui, il s’appelle « La Clave Musical » : c’est une fusion entre Discolombia, qui était le magasin de disques, et le label Felito Records. Cela fait vingt et un ans que je travaille ici. C’est une entreprise familiale : mon grand-père est le fondateur de Discolombia, qui était à l’origine un magasin de disques. L’année suivante, il a créé un label discographique appelé Felito Records, avec des artistes comme Abelardo Carbonó, Dulcey Gutiérrez, La Niña Emilia, El Afrocombo…
Le magasin lui-même a été fondé en 1979. Discolombia était alors un disquaire qui vendait exclusivement des disques provenant de toutes les grandes maisons de production, comme Fuentes ou Codiscos. L’année suivante, porté par sa passion pour la musique folklorique — car Felito s’est toujours distingué par son catalogue de musique traditionnelle —, mon grand-père enregistre son premier disque : une compilation avec Los Soneros de Gamero, Pedro « Ramayá » Beltrán et d’autres artistes. C’est ainsi que Felito Records voit le jour en 1980.
Le studio a fini par fermer, mais le catalogue existe toujours, car plus de deux cents albums y ont été enregistrés. Cet héritage reste bien vivant : certains disques ont plus de trente ans et sont encore diffusés aujourd’hui pendant le carnaval. Ici, c’était l’entrepôt de Discolombia. Lorsque tous les magasins ont fermé, l’ensemble de leur stock y a été rassemblé. J’y conserve environ cent mille disques et trente mille 45 tours. Si vous me demandez où se trouve un disque, je peux immédiatement vous dire où il est, si je l’ai ou non.
En termes de ventes, l’un des plus grands succès de Felito est celui de Dulcey Gutiérrez avec la chanson « Ron para todo el mundo » (« Du rhum pour tout le monde »). Nous avons aussi « Baracunátana » de Lisandro Meza, « Mala » de Hernán Hernández, « El Mico Ojón Pelúo » de Pedro « Ramayá » Beltrán. Pedro Ramayá Beltrán est l’un des plus grands artistes de cumbia de Barranquilla. Nous avons également La Niña Emilia avec ses succès « El Coroncoro » et « Cunde Cunde ». De nombreux autres artistes y ont enregistré du vallenato, du folklore et d’autres musiques traditionnelles. Le premier disque de Petrona Martínez a d’ailleurs été enregistré chez Felito.
Nous vendons donc tout le catalogue de Felito, ainsi que le stock restant des anciens magasins. À l’époque, entre 1979 et 1984 environ, Barranquilla comptait une trentaine de disquaires. Sur une seule rue, il pouvait y avoir jusqu’à trois magasins, tant le disque vinyle connaissait un immense succès. Puis, lorsque le vinyle a commencé à décliner et que le CD est apparu, les magasins ont progressivement perdu leur clientèle. Les ventes ont chuté, le piratage s’est développé, et les disquaires ont fermé les uns après les autres. Moi, je suis toujours resté ici. Aujourd’hui, on peut dire qu’il ne reste plus que cinq magasins de vinyles à Barranquilla.
Ici, ce que les gens recherchent le plus, c’est la musique africaine, la musique folklorique, traditionnelle, la cumbia et la salsa. La salsa reste un genre universel : des Japonais jusqu’aux habitants de Barranquilla, tout le monde l’apprécie.
Dans la musique africaine, on trouve des artistes comme Lokassa Ya Mbongo, Sam Mangwana ou encore Bopol Mansiamina. Ils sont même invités à venir d’Afrique pour donner des concerts dans les établissements de Barranquilla, comme La Troja ou La Estación, car cette musique est ici très populaire et fait toujours danser les foules. Aujourd’hui, je dirais qu’il existe une quinzaine de picós à Barranquilla. Et, lors d’une soirée, il y aura toujours de la musique africaine dans la programmation.
Les disques africains sont ce qui se vend le mieux. Viennent ensuite la salsa, avec des artistes comme Ricardo Ray et Héctor Lavoe, puis la musique tropicale : les Gaiteros de San Jacinto, Andrés Landero, Pedro « Ramayá » Beltrán, Petrona Martínez, La Niña Emilia, Irene Martínez… Ce sont des artistes que les gens recherchent constamment.
Vers les années 1980, on a commencé à importer des disques d’Afrique. C’est pour cette raison que la musique africaine a profondément influencé Cartagena et Barranquilla. Les disques étaient destinés aux picós, car à cette époque, les bals populaires (verbenas) étaient indissociables de ces immenses systèmes-son. On apportait un disque en exclusivité à un picó, on retirait son étiquette et on rayait le vinyle afin que personne ne puisse identifier l’artiste : le disque devenait ainsi l’exclusivité de ce picó. À cette époque, la technologie était quasiment inexistante, personne ne pouvait retrouver l’origine d’un morceau. Les propriétaires diffusaient alors ces disques, et le public adorait la musique africaine pour ses racines, ses percussions et son énergie. Cartagena comme Barranquilla se sont ainsi construites une identité autour de cette musique.
Au début, ce sont les marins qui apportaient les disques. Plus tard, par exemple, mon père, grâce à Felito Records, s’est rendu en France, d’où il rapportait des vinyles. Ils étaient ensuite pressés ici, copiés, puis distribués à tous les picós, où ils étaient extrêmement bien accueillis. Beaucoup d’autres personnes voyageaient également en France, rapportaient des disques, les écoutaient puis les faisaient jouer sur les picós. Tout a commencé à Cartagena, mais ensuite les gens se sont mis à aller directement en France, où se trouvaient les usines de pressage, pour ramener les disques à Barranquilla, où ils sont devenus très populaires.
L’âge d’or de la musique africaine commence véritablement dans les années 1980. Aujourd’hui encore, si vous allez dans un bar ou dans une discothèque, vous entendrez de la musique africaine. Elle a exercé une influence considérable, aux côtés de la salsa, qui était déjà un phénomène mondial et arrivait de partout. D’ailleurs, des artistes colombiens comme Fruko ou Joe Arroyo, très célèbres, ont eux aussi produit une salsa exceptionnelle.
Lorsque la musique africaine, que l’on appelait alors terapia, est arrivée, plusieurs artistes de Cartagena ont commencé à développer un nouveau genre appelé champeta. Ils reprenaient les bandes instrumentales des morceaux africains, y adaptaient des paroles en espagnol et enregistraient leur propre version : c’est ainsi qu’est née la champeta. Nous parlons ici des années 1980 : la musique africaine est arrivée vers 1977-1978, puis, entre 1982 et 1984, la champeta a commencé à émerger. Il s’agit d’une véritable fusion entre la musique africaine et son adaptation colombienne.
Il existe également des influences de la musique de Palenque : des styles proches de la cumbia, mais fondés sur les percussions, qui portent eux aussi une forte empreinte africaine. Il existe par exemple un disque du groupe Son Palenque intitulé « Cumbia Africana ». Ce sont des influences africaines intégrées à une musique autochtone de Palenque, près de Cartagena.
Avant les années 1980, les musiques dominantes étaient surtout la cumbia, le folklore et le vallenato. À cette époque, on écoutait des artistes comme Alejo Durán, Luis Enrique Martínez — qui a enregistré un disque en 1978 —, les groupes folkloriques de la côte caraïbe ou encore Aníbal Velásquez. Il s’agissait d’une musique tropicale profondément enracinée dans le folklore colombien authentique.
Par la suite, les influences africaines se sont affirmées et les artistes ont commencé à enregistrer des mélanges de terapia et de champeta. Dulcey Gutiérrez, par exemple, a enregistré un morceau intitulé « Calabao Calabao », qui présente une influence africaine particulièrement marquée.




